Inquiétude et soutien aux avocats turcs

Inquiétude et soutien aux avocats turcs

Le Président Christian Charrière-Bournazel a adressé le 5 avril 2012 au premier ministre turc, Monsieur Recep Tayyip Erdoğan, une lettre l’appelant à agir pour le respect de la défense, de la personne et du secret professionnel des avocats exerçant dans son pays.

Le 22 novembre 2011, trente-six avocats turcs ont été arrêtés et emprisonnés, leurs domiciles perquisitionnés et l’ensemble des dossiers de leurs cabinets emportés par les forces de police.

Six autres avaient été préalablement arrêtés dont le sort est aujourd’hui incertain.

Le 31 mars dernier, nous nous sommes rendus à Istanbul, Paul Nemo, président d’honneur de l’Union Internationale des avocats, Sophie Mazas du Barreau de Montpellier et moi-même à l’invitation de nos confrères turcs réunis au sein de la Plateforme de la liberté et de la défense.

Le premier à prendre la parole fut Me Vedat Ahsen Coşar, président de l’Union nationale des barreaux de Turquie. Avec détermination, il a d’abord rappelé que chacun a le droit d’être défendu et que s’il n’y avait pas de mauvaise personne, il n’y aurait pas besoin d’avocat. Il a mis ensuite en valeur la dignité de notre métier, rappelant qu’en Grèce seuls pouvaient l’exercer des hommes libres qui ne percevaient pas d’honoraires. L’avocat est une sorte de chevalier qui se distingue par son honorabilité et son sens aigu de la morale.

Il a souligné qu’en pays anglo-saxon l’avocat est plus important que le juge, contrairement à ce qui se passe dans les pays de droit continental. C’est Mustafa Kemal Atatürk qui a donné sa dimension à ce service public de la défense. La compétence et le courage caractérisent ces défenseurs des libertés dont l’intransigeance est la marque. Rien d’étonnant à ce que ce soit les avocats à qui revient la paternité des grandes révolutions.

Regrettant qu’en Turquie ces principes ne soient pas appliqués, le président Vedat Ahsen Coşar a déploré le refus opposé à l’avocat d’accéder au dossier de son client, l’inégalité des armes, les entraves mises par les autorités à l’exercice de ses fonctions, l’absence de secret dans les relations entre le client et l’avocat : en prison tout est enregistré, comme sont librement accessibles à la police et à la justice les documents remis par le client à son avocat.

Les avocats rassemblés dans le local du barreau d’Istanbul écoutaient avec attention ce confrère courageux qui me rappelait le souvenir du bâtonnier d’Istanbul Orhan Apaydin, arrêté trente ans plus tôt, emprisonné et jugé parce qu’il s’était commis d’office pour défendre les trois cent cinquante syndicalistes que les militaires avaient fait emprisonner.

Ni Paul Nemo, ni Sophie Mazas, ni moi-même n’étions venus donner des leçons mais en recevoir une fois de plus.

Ces hommes et ces femmes montrent chaque jour la force de leur courage et paient le lourd tribut de l’indépendance qu’ils revendiquent. Ils mettent en jeu, avec désintéressement, leur liberté et parfois leur vie pour l’honneur de défendre. Chacune de leurs paroles est un acte qui les engage et qui les expose.

Ce ne sont ni des insurgés, ni des terroristes. Le président Coşar a souligné le déséquilibre que vit la Turquie entre la recherche de la sûreté et la préservation de la liberté, affirmant que le souci de l’une ne doit pas conduire à anéantir l’autre.

On se souvient de la phrase de Benjamin Franklin :

« Celui qui sacrifie une liberté essentielle au profit d’une sécurité éphémère et aléatoire ne mérite ni la liberté ni la sécurité ».

Nos amis turcs, plus que quiconque, sont dignes de l’une et de l’autre. Et notre soutien, aussi modeste soit-il, leur est totalement acquis. Nous avons jugé nécessaire de leur en apporter le témoignage au nom de tous les avocats de France.

Christian Charrière-Bournazel